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mardi 28 février 2017

Texte de présentation exposition "Ce qui peut arriver..."


Cycle "1 site, 1 artiste"
Oeuvre fugitive #02 

Julie Faure-Brac
Ce qui peut arriver...
du 28 février au 2 Juin
la Comédie, Reims
vernissage mardi 28 février 19h

Initié par l’association fugitive, le cycle « un site, un artiste » invite l’artiste Julie Faure-Brac à intervenir dans le hall singulier de la Comédie de Reims, doté de dimensions monumentales. Pour celui-ci l’artiste a réalisé des sculptures d’êtres hybrides, mi-humains, mi-animaux qui évoquent la métamorphose, le chamanisme mais aussi une sorte de malédiction, la chute des damnés.



Deuxième artiste invitée du Cycle "1 site/1 artiste", Julie Faure-Brac a décidé d’utiliser la sculpture répondre à l’invitation d’intervention dans le hall de la Comédie. Son œuvre confronte homme et animal à travers une double interrogation. Quelle relation entretenons-nous avec notre part d’animalité, de sauvagerie, et réciproquement, qu’y a-t-il d’humain chez l’animal ? Derrière ce face-à-face fantasmagorique, semi-conscient, qui se nourrit d’une inspiration éclectique, allant des figurations animistes des peuples du Grand Nord aux gravures engagées de Goya, l’artiste cherche à sonder les fils ténus qui nous unissent encore au sacré.


AF : L’association Fugitive vous a contactée l’année dernière pour vous proposer de participer au cycle « 1 site & 1 artiste » à la Comédie de Reims.
Pourquoi avoir décidé de participer à ce projet ?
 JFB : Je connais Simon Coquelet depuis longtemps, on a travaillé ensemble sur des pochettes de disques, c'est quelqu'un que j'apprécie beaucoup pour son enthousiasme et sa curiosité. Lorsqu'il m'a parlé du projet et m'a fait rencontrer Sarah, j'ai trouvé leur idée très intéressante ; aller installer l'art dans des lieux insolites m'a toujours enthousiasmé et cela m'inspire beaucoup. Ce n'est pas la première fois pour moi, j'ai réalisé il y a quelques années une installation de sculpture dans une ancienne porcherie, en Haute-Marne, et plus récemment une installation en volume dans un immeuble d'habitations, de Charleville, voué à la destruction. Des projets comme cela poussent toujours à créer des choses nouvelles, spécifiques aux lieux, à dépasser ses propres limites. Je connais le bâtiment de la Comédie (j'ai fait mes études à Reims, à l'ESAD) et le projet d'y exposer une œuvre in-situ m'a tout de suite plu !


AF : Comment avez-vous abordé cette question de la création d’une œuvre in situ qui vous a demandé d’entrer en conversation avec l’architecture du hall de la Comédie ? Est-ce que le lieu vous a guidé vers une voie que vous n’imaginiez pas encore explorer ?

 JFB : Depuis que je crée des installations, le lieu d'exposition a toujours été déclencheur du projet, de l'idée, de la forme, de la taille des œuvres. J'adore créer une œuvre en fonction de son premier lieu d'exposition. Alors oui ! Le lieu m'a guidé et m'a donné la possibilité de créer des sculptures suspendues, ce que je rêvais de pouvoir faire un jour et que je n'avais pas l'occasion de faire. Quand j'ai vu cet espace tout en hauteur, avec plusieurs points de vues, j'y ai tout de suite imaginé suspendre des volumes. J'aime l'idée qu'une œuvre dialogue avec l'espace, qu'elle n'y soit pas juste une pièce rapportée. Ensuite des questions techniques se posent mais c'est toujours enrichissant de se dépasser.

AF : Vous avez réalisé un travail très minutieux, avec une méthode très précise. Des moulages de corps, une structure en bois recouverte de papier, puis entièrement crayonnée et recouverte de poil imprimé en monotype et collé presque un par un. Pourriez-vous nous en dire plus ? Travaillez-vous notamment avec des esquisses préparatoires ?

 JFB : Je fais quelques croquis préparatoires mais très rapidement la nécessité de créer le volume s'impose. De toute façon, je considère mes sculptures comme des dessins en volume, et je fais rarement des croquis pour mes dessins. C'est le trait ou la ligne qui construit petit à petit mes figures dessinées.
Je crée d'abord les moulages en plâtre sur mon propre corps (on laisse toujours une partie de soi dans l’œuvre...) puis j'ajoute des formes animales, en grillage recouvert de papier. J'obtiens des corps hybrides, fantasmagoriques. Je travaille effectivement de très longues heures sur chaque pièce, c'est comme un rituel, ça en devient une obsession. Je dessine, je découpe, je colle. Mes figures en volume sont comme dans mes dessins, les corps humains sont bruts, blancs et les corps de bêtes apparaissent grâce à l'accumulation des petits traits de crayons noirs qui font naître la matière, poils, plumes...

AF : Que représente ce travail dans votre parcours ? 

 JFB : Il y a quelques années j'ai commencé un travail sur les « Porteurs d'esprits » où le corps humain (entier) portait sur ses épaules, sur son dos tout le poids de l'animal, esprit venant d'un monde autre, incarnation de nos peurs, de nos fantasmes, de nos malédictions.
Ces « Corps en suspens » exposés à la Comédie sont plus morcelés que les figures de porteurs d'esprits. Le corps humain est incarcéré dans des corps parasites, parties animales. Il s'agit en quelque sorte de nos corps enchevêtrés dans le corps de cet Autre qui nous ressemble, qui nous questionne, qui nous hante. Personnellement cela a une vertu rassurante d'imaginer une métamorphose... Le corps humain seul, l'espèce humaine isolée... cela ne me suffit pas. J'ai besoin d'autre chose, de fantastique, de magie, de sacré.
J'ai nommé cette installation « Ce qui peut arriver... » C'est une phrase qui peut être lu de façon optimiste ou pessimiste, même ironique selon les points de vue. Je suis moi-même partagée vis à vis de l'avenir de nos relations à la nature et aux animaux. Parfois infiniment triste et désespérée du constat de disparition des espèces, et de disparition de respect envers ce monde dont on fait partie, parfois confiante en un réveil empathique, en une prise de conscience et en des réactions positives vis à vis de l'harmonie primordiale avec la nature.
Nous sommes en suspens, tout peut arriver, nous pouvons réagir.

AF : Pourriez-vous nous parler du projet de performance que vous êtes en train de mettre en place et qui sera présenté au prochain festival de la marionnette de Charleville ?

 JFB : Le projet s'appelle « Une chasse à l’envers », il s’agit d’une performance mêlant sculptures portées, musique, arts de la marionnette, installation. Cette performance transporte un groupe de spectateurs au cœur d’une forêt, la nuit et lui offre une rencontre magique avec des animaux de papier prenant vie grâce à la musique et à la manipulation marionnettique.
Pour les spectateurs cela devrait être une expérience forte en émotions et en magie ! Je l'espère ! Rendez-vous en septembre au festival mondial des théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières.
Je me suis inspirée des chasses volantes ou fantastiques (mythes populaires d'Europe centrale et du Nord), des figures étonnantes d'hommes sauvages, du chamanisme. Cette performance prend comme sujet la chasse, comme une quête spirituelle du gibier, un retour archaïque et profond au dialogue avec les esprits. Le rituel créé ici est une chasse à l’envers, un retournement du temps, une cérémonie de réanimation des morts, de reconstruction des corps (et oui, là aussi les corps sont morcelés!). Je voudrais insuffler la vie dans l’inanimé. C’est en quelque sorte la problématique même de la marionnette, et je crois d’une manière plus générale de l’art.



mercredi 2 février 2011

Le dessin, la gravure

« Le mot « dessin » s’entraîne, se tire en avant de toute forme déposée, de tout tracé, comme lancé sur une trace qu’il faut toujours à nouveau découvrir, voire ouvrir, frayer, amorcer, inciser.»
C’est au pied de la lettre que je prends cette citation de Jean-Luc Nancy, dans Le plaisir au dessin, chez Galilée, quand je travaille avec la gravure, avec l’eau-forte.
J’aime que le dessin mordu, incisé dans le métal se révèle dans sa force, dans sa forme inattendue, dans le mouvement, mais très lentement, en empruntant beaucoup de chemins et d’impasses…

La naissance du dessin se trouve dans la rencontre entre le réel et l'imaginaire. La figure du sacré dessinée est révélée par le geste dessinant, comme un culte voué au petit trait.

détail d'une plaque de zinc gravée à l'eau forte

vendredi 30 octobre 2009

Texte de Philippe Agostini

Monde Poilu


    Il s’est trainé dans les hautes herbes qui se confondaient avec sa
   toison. Il a reniflé la terre, remué les feuilles humides, enfouit
   son museau dans l’humus, creusé son trou. Il est là, maintenant à
   quatre pattes la gueule prise dans le reflet de la marre où il vient
   s’abreuver. Elle regarde en silence l’animal au corps blanc siroter
   le jus noir.

   Rien, du regard clair et de la silhouette frêle de Julie Faure-Brac,
   ne laisse soupçonner l’univers graphique à la lisière duquel elle
   évolue. Celui-ci est fantasque, sinon fantastique. C’est un monde
   inquiétant et troublant où rôdent et déambulent des figures sans
   âge, des personnages grotesques, qui errent ou s’affairent dans une
   nature sauvage et intemporelle, un monde surnaturel parfois hostile
   et parfois drôle.

   Êtres Hybrides peuplant des terres dévastées, des forêts profondes,
   des talus herbeux et des ravins désolés, mangeurs de bois, buveurs
   de lait rance coulé des arbres, acrobates de branches, réfugiés des
   terriers, figures mutantes d’un passé prochain, d’un futur
   recomposé, ces figures primitives et nues sont pourtant, par bien
   des aspects, nos semblables. Perdues, menacées, menaçantes, égarées,
   décalées elles chutent, décollent, dansent. Leurs membres sont
   élastiques et réversibles, leurs figures hirsutes.

   Les différents médiums qu’utilise Julie Faure-Brac (photo, dessin,
   sculpture, vidéo), malgré l’hétérogénéité apparente des effets
   plastiques, construisent pourtant un dispositif homogène dont le
   liant est la fiction. Plusieurs éléments et notions s’y font écho
   (matières, personnages, environnements, symboles…) produisant une
   série de réseaux et de territoires où chaque partie vient trouver sa
   place.

   Ses gravures et ses dessins sont de petits et moyens formats tracés
   de lignes fragiles, mais fouillées, qui puisent leur inspiration
   autant du côté de la bande dessinée que dans les sombres eaux-fortes
   de Goya. Le sol ou l’air fourmille de virgules noires régulières qui
   se cristallisent ou s’aimantent pour former paquets, végétation
   sommaire, fourrure et poils. L’imaginaire qu’elle y tisse est
   nourrit aussi bien de souvenirs de contes que des lectures de
   Georges Bataille et bien entendu de Samuel Beckett.

   Peut-on cependant vraiment parler d’une mythologie personnelle en ce
   sens que tout y est, par définition même, hybridation culturelle.
   Entre paradis perdu et paysage désolé d’une après catastrophe, ce
   paysage est un décor minimum, une scène sommaire où se joue
   l’absurde. Les sculptures mi-animales mi-humaines s’inscrivent ainsi
   dans une longue tradition du monstrueux et du merveilleux qui
   peuplent les mythes de tout temps Divinités archaïques de la
   Mésopotamie, des Amériques (du sud au nord) et de l’Afrique, satires
   ou sirènes, gorgones ou centaures, gargouilles et chimères, figures
   des métamorphoses.

   Si ces êtres nous ressemblent parfois, c’est bien davantage par
   leurs comportements que par leur apparence (quoique), ils incarnent
   des archétypes de l’humanité par leur sauvagerie, leur archaïsme,
   leurs rites. Certains vivent seuls terrés dans une motte de poils,
   d’autres s’agitent en bandes ou vivent en colonies sur les flancs
   d’un cratère sans fond. Ils bâtissent d’improbables demeures pour
   pouvoir tourner autour, ou danser aux sommets des terrasses, Ils
   regardent aussi pleuvoir les pierres et parfois tombent comme des
   feuilles. Souvent ils ne font rien.

   Ils nous ressemblent, surtout par l’expression animale de nos désirs
   ou de nos instincts. Équivoques ou ambigus à souhait, ce sont nos
   doubles qui remuent et se déchainent dans ses corps patauds secoués
   sans fin de tremblements.


Philippe Agostini



Texte écrit par Philippe Agostini
pour l’exposition Monde Poilu à l’IUFM de Chaumont
du 5 novembre au 26 novembre 2009

jeudi 3 janvier 2008

Texte d'Hervé Levy


L’Autre côté
À la découverte du bestiaire fantasmagorique de Julie Faure-Brac… Dessins, eaux-fortes, sculptures ou vidéos, les œuvres de l’artiste venue de Charleville-Mézières, sont en effet toujours placées sous le signe de l’étrangeté : entre éros et thanatos, entre hymne à la vie et fascination pour la douleur, partons à la rencontre d’une œuvre singulière.

Très tôt, Julie Faure-Brac (née en 1981) a découvert les textes de Sacher-Masoch, de Sade et (surtout) de Georges Bataille… et l’on pense alors, à la vision de certaines de ses créations, à cette phrase de l’auteur de Histoire de l’œil : « toute la mise en œuvre de l’érotisme a pour fin d’atteindre l’être au plus intime, au point où le cœur manque ». Cette “définition”, tirée de L’Érotisme (Éditions de Minuit, 1957) pourrait servir de fil d’Ariane dans le travail d’une artiste qui nous entraîne dans un univers singulier, onirique et hybride. Et dans ce Monde Autre (pour reprendre le titre du catalogue monographique qui lui a été récemment consacré) que trouve-t-on ? Des dessins étranges où l’on sent la marque inquiétante de Goya et les réminiscences de Kiki Smith… et l’on ne peut s’empêcher d’évoquer aussi Alfred Kubin (1877-1959), son roman Die andere Seite (L’autre Côté ; publié en français chez José Corti) et ses dessins marqués du sceau du cauchemar et du surnaturel. Julie Faure-Brac, elle aussi, se glisse dans les failles de la réalité et, dans son cabinet du bizarre, on croise des êtres mi-hommes, mi sangliers, des personnages nus au pied d’un arbre mort (comment ne pas voir leur ressemblance avec Vladimir et Estragon dans En attendant Godot ?) d’où coule un liquide aux allures séminales. Ils sont plantés en plein cœur d’une forêt qui semble avoir été décimée par la mitraille. Il y a aussi des mangeurs de branches se nourrissant de la sève d’un arbre et recrachant par leur sexe flaccide une autre sève ou d’étranges êtres volants, nus comme des poulets plumés expectorant des cailloux par leur bouche déformée et douloureuse… sans oublier quelques réalisations à l’encre de Chine marquées par la fascination du poil à laquelle n’échappent pas les magnifiques Tarés, étonnante fresque faite de Freaks qui semble concentrer les obsessions de Julie Faure-Brac : sexes, seins, langues ou membres masculins élastiques, allongés et énormes, projection de fluides corporels indéterminés, pilosité galopante ou encore hommes à tête d’animaux. On pense alors évidemment aux créatures étonnantes et fabuleuses de la mythologique antique qu’Ovide décrit avec tant d’art dans ses Métamorphoses, gorgones, chimères ou griffons… Toute cette humanité hybride, présentée là dans des postures où un certain hiératisme le dispute à une infinie tristesse, semble nous signifier que nous, pauvres humains, sommes dans un état instable entre le naturel et le surnaturel… et que seul le rêve, sans doute, peut nous permettre de supporter notre condition finie. Le salut est alors à trouver dans cet “entre-deux” aux accents parfois surréalistes où les pulsions élémentaires se manifestent, où les corps se distordent et où la vie jaillit et donne naissance à la vie dans un mouvement perpétuel dont le moteur pourrait être le fluide sexuel. En somme, l’homme, élément constitutif du cosmos, fait croître ce “tout” en tentant de se fondre en lui : tel est le sens d’un dessin comme Le Dormeur du Val (2006 ; une des rares réalisations de Julie Faure-Brac où règne la sérénité et l’apaisement) où la chair se mêle intimement à la nature… au titre inspiré de Rimbaud, lui aussi natif, faut-il le rappeler, de Charleville-Mézières : « Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme / Sourirait un enfant malade, il fait un somme / Nature, berce-le chaudement : il a froid / Les parfums ne font pas frissonner sa narine / Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine / Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit ». On retrouve cette vision du monde dans ses sculptures (gigantesque Humanimaux à l’échelle 1:1) et ses vidéos : l’artiste y explore aussi le cycle de la vie et de la fertilité… Les titres de certaines de ses œuvres (Lape moi, La grosse B. ou Le Pondeur d’obus) ont de très claires résonances sexuelles. Parfois on sent l’accomplissement calme, la fusion entre les êtres et les éléments… mais, plus souvent c’est la souffrance, la douleur et le déséquilibre qui dominent. Finalement, on ne peut que revenir à Bataille et sa définition de l’érotisme « l’approbation de la vie jusque dans la mort ».



Hervé Lévy


Texte publié dans le Calendart # 15





dimanche 24 juin 2007

Interview pour internet

Interview réalisée en juin 2007
par Guy Jacquemelle pour le site internet
www.lesartistescontemporains.com


" C'est lors du Show Off 2006, à l'Espace Cardin à Paris, que nous avons découvert le travail de Julie Faure-Brac, une jeune artiste de 26 ans. Elle y exposait les Humanimaux, des créatures hybrides aux têtes de sangliers et aux corps humains.
En mai 2007, nous l'avons revue à la galerie Eric Mircher à Paris. Elle y présentait Monde Autre. On y retrouve un univers fascinant, mêlant le naturel et le surnaturel, le réel et l'imaginaire, la vie et la mort, la candeur et les phantasmes, le conscient et l'inconscient...
Le travail et l'univers de Julie Faure-Brac nous ont séduit. Nous avons souhaité vous la présenter."

1/ Quand et comment est né votre désir de devenir artiste ?
J’ai toujours pratiqué les arts plastiques depuis que je suis enfant, avec passion et enthousiasme. J’ai été encouragée par mes parents à poursuivre. J’ai passé un Bac littéraire arts plastiques puis ai suivi 5 années aux Beaux Arts de Reims. C’était comme une sorte d’évidence ; je ne m’imagine pas faire autre chose aujourd’hui.

2/ Quels ont alors été les moments décisifs de votre parcours artistique ?
Je réalise l’importance de l’impact sur mon travail des rencontres que j’ai pu faire à l’Ecole Supérieure d’Art et de Design de Reims. Avec François Quintin, directeur du FRAC Champagne Ardenne, avec les artistes professeurs ou avec le travail d’autres artistes.

3/ Quels sont le ou les artiste(s) qui vous ont le plus marqué lorsque vous étiez adolescente ou étudiante ?
J’ai d’abord été bouleversée par la lecture de Georges Bataille (aussi bien les romans que les essais) qui m’a accompagnée pendant une bonne partie de mes études à l’ESAD. Et puis il y a eu le visionnage de Cremaster 4 (sur l’île de Man) qui m’a hypnotisée. L’œuvre entière de Matthew Barney, ainsi que celle de Kiki Smith, Jérôme Bosch et Goya m’inspirent beaucoup.

4/ Votre travail comprend à la fois  des vidéos, des sculptures et des eaux fortes… Comment alliez vous ces différents modes d’expression  et que vous apporte chacun d’eux ?
J’allie ces différents médiums en construisant un univers personnel que j’appelle Monde Autre où tous les éléments se répondent : que l’on soit face à une petite gravure ou devant une installation en 3D, on reconnaît toujours des éléments communs (matières, personnages, environnements, symboles…) qui forment une sorte de toile, de réseau reliant chaque pièce. Le choix du médium se fait après l’imagination d’un projet, d’un phantasme. Il se fait en fonction de ce qu’apporte chaque médium : La vidéo est le moyen d’explorer les environnements qui me nourrissent, comme la forêt. C’est le seul médium que j’utilise qui m’apporte la couleur, le mouvement, la notion de temps et de répétition.
Dans la gravure ou le dessin je me projette dans un imaginaire où il n’y a plus de soucis de réalisme : les contraires s’annulent, le phantasme a tous les droits. Dans les wall drawings, j’aime l’idée que le spectateur peut se projeter dans l’espace du dessin et pénétrer le monde imaginaire dessiné. C’est le même sentiment dans les installations de sculptures : je veux engager le spectateur dans l’œuvre et le faire expérimenter l’espace d’exposition.

5/ En 2005 vous avez présenté les humanimaux à la galerie Eric Mircher à Paris . Comment est née l’idée  de ces créatures hybrides aux têtes de sangliers et aux corps humains ?
J’ai d’abord souhaité créer un monde sauvage, dans la nature, sans civilisation. J’étais fascinée par les sangliers, j’en ai vu plusieurs fois en forêt et en ai imaginé beaucoup. J’ai effectué une personnification de ces animaux en créant des personnages hybrides : ce sont des sortes de chamans, d’esprits, de sorciers, des demis-dieux, pour équilibrer le monde des humains. Ce sont des psychopompes, ils facilitent le passage entre le monde des humains et un au-delà.

6/ Les humanimaux sont-ils une évocation d’où nous venons ou une projection de ce que nous devenons ?
Un peu des deux : ils représentent à la fois la sagesse et la sauvagerie : par leur attitude tranquille, ils paraissent sereins, sages, observateurs ; mais ensuite on les voit boire le lait, résultat de la dépouille des humains qui se liquéfient. Ils viennent recycler les restes de nos déchirements. Ils nous rappellent notre nature animal et font de nous, pauvres bêtes, des hommes.

7/ Votre univers est peuplé d’êtres hybrides mi hommes-mi animaux. Certains meurent, d’autres renaissent. Que représente pour vous ce cycle ininterrompu de la vie ?
La notion de cycle, de boucle, est constante dans mon travail. Il y a de nombreuses images de mouvements circulaires, infinis, comme ces deux petites barques qui se poursuivent éternellement sur un fleuve « boucle » sans source ni embouchure.
Des personnages meurent ou semblent morts mais il y a toujours une idée de renaissance, de renouveau sous une autre forme. Par exemple j’aime cette légende chez les Esquimaux qui dit que l’âme sort par la bouche du dormeur pour voyager ; elle se matérialise sous forme d’insecte. Dans le dessin Le dormeur du val le dormeur a un petit trou prêt de la bouche d’où s’échappe une mouche. Ce genre de petit détail est essentiel pour moi. Et puis dans l’histoire des Humanimaux, les hommes morts se liquéfient en lait et sont recyclés par les humanimaux qui viennent les laper. Ainsi tout est en boucle…

8/ Votre travail associe le naturel et le surnaturel, le réel et l'imaginaire, la vie et la mort, la candeur et les phantasmes, le conscient et l’inconscient.  Vous semblez fascinée par  les contraires ? 
Il me semble que toutes ces notions se côtoient dans mon travail sans s’opposer forcément. J’aime jouer avec les antagonismes en brouillant les frontières. Je cherche à mettre en doute l’identification de chaque notion, à troubler le cours normal des choses.

9/ Lors de votre dernière exposition Monde Autre à la Galerie Eric Mircher à Paris en mai 2007, vous avez présenté les tarés une fresque qui a impressionné les visiteurs. Pouvez évoquer la création de ces Tarés et ce que cette fresque représente pour vous ?
Il y a un double sens dans le titre qui m’amuse : ces 10 personnages alignés exposent tous un handicap, une tare (un membre beaucoup trop grand, une pilosité surdéveloppée…) si surnaturelle qu’il ne peut s’agir que d’une malédiction, d’un mauvais sort au sens mythologique. Mais au premier regard, ces tarés sont bien des sortes d’idiots qui ont un grain de folie. C’est une photo de famille ironique et grotesque, une galerie de monstres, de « freaks ».

10/ En attendant...  évoque les 2 personnages de Beckett, nus , auprès d’un arbre squelettique dans un univers apocalyptique . Que représente pour vous Beckett et sa pièce en attendant Godot ? Pouvez vous évoquer la genèse de ce tableau ?
C’est en voyant une photographie d’un champ de bataille de Verdun que l’idée de ce dessin m’est venue. Elle montre deux soldats au pied d’un arbre étêté au milieu d’un champ de ruine et de cadavres. La configuration de la photo m’a rappelée le Godot de Beckett. J’y ai vu des points communs, la même absurdité de la situation, la même solitude, le même désarroi. Toutes les réflexions que comprend En attendant Godot, l’attente vaine, la misère de l’homme sans dieu, le cycle ininterrompu des choses, l’intemporalité, sont des thèmes qui me questionnent. Dans beaucoup de mes dessins les personnages semblent attendre quelque chose de mystérieux, en quête de quelque chose, sans savoir vraiment quoi ni où aller.

11/ Vous aimez  citer cette phrase de Deleuze dans sa Présentation de Sacher-Masoch : « Il ne s'agit pas de croire le monde parfait, mais au contraire de « s'attacher des ailes » ; Pouvez vous nous en dire plus sur cette citation ?
« Il ne s’agit pas de croire le monde parfait mais au contraire de « s’attacher des ailes » et de fuir ce monde dans le rêve. Il ne s’agit pas de nier le monde ou de le détruire mais pas d’avantage de l’idéaliser. Il s’agit de le dénier, de le suspendre en le déniant, pour s’ouvrir à un idéal lui même suspendu dans le phantasme. »
Cette citation est pour moi une vision poétique sur le monde ; cela ressemble à ma propre quête. Je ne définie pas mon regard sur le monde comme optimiste ou pessimiste. Je cherche mon idéal ailleurs, dans la création. J’essaie d’éduquer ma conscience à voyager librement vers l’imagination, les phantasmes.

12/ Vous êtes originaire de Charleville-Mezieres, la ville où naquit également Rimbaud . Que représente pour vous  le poète d’une saison en enfer et du Bateau Ivre ?
Rimbaud était constamment en fuite, en quête d’un ailleurs. C’était aussi un marcheur fou, « l’homme aux semelles de vent ». Les notions de fugue et de marche me questionnent et m’attirent. Son œuvre me fascine ; j’aime la folie, la colère, l’ironie, la tendresse qui s’en dégage.

13/ Quels sont vos projets ?
J’ai entamé depuis le début de l’année 2007 un projet assez conséquent ; il s’agit d’une installation d’un dessin animé comportemental. Le projet se nomme Incantations : l’animation mettra en scène trois personnages rentrant en transe progressivement grâce à leurs chants et leurs danses incantatoires. C’est le spectateur, face à la projection de l’animation qui agira directement mais involontairement sur le comportement des personnages.
J’ai travaillé avec des danseurs professionnels, notamment Rachid Ouramdane, et amateurs pour réaliser l’animation des mouvements des personnages.
J’ai bénéficié de l’aide du CNC (DICREAM) et de la DRAC Champagne Ardenne pour réaliser ce projet. Il est en cours de réalisation et verra le jour début 2008 je l’espère.

mardi 1 mai 2007

Texte de Valérie Da Costa



Ailleurs



Le monde dans lequel nous vivons n’est pas propice aux rêves ou peut-être, paradoxalement, l’est-il car sa faible propension à l’évasion est un support idéal pour la quête d’un ailleurs. Le jeune travail de Julie Faure-Brac semble regarder de ce côté-là. Depuis environ trois années, l’artiste a mis en place un travail dessiné, sculpté et vidéo qui est tout entièrement tourné vers la nature et dans lequel elle développe très largement certains de ses archétypes : fertilité, abondance, sustentation. On y voit du lait couler des arbres, des corps (morts) se liquéfier et devenir des points d’eau, des figures qui sont à mi-chemin entre l’homme et l’animal et dont on ne sait trop si elles précèdent ou si elles suivent l’humain. Ce que l’on sait, c’est que ces êtres hybrides, au corps d’homme ou de femme et à tête de loup ou de sanglier, incarnent le cycle ininterrompu de la vie.
Dans ses dessins qu’ils soient à petites ou à grandes échelles, des eaux-fortes ou des wall drawings, ces figures hybrides sont représentées occupées à d’étranges situations : les mains ou la tête plongées dans l’eau d’une nature alpestre, vierge et pure où elles semblent venir se ressourcer. Etonnamment, quand elles ne sont pas saisies dans cet acte animal vital, elles regardent le spectateur et nous prennent à partie pour signifier l’état de leur métamorphose et de leur désormais très énigmatique existence encore humaine (?).
Ces Humanimaux, comme les nomme l’artiste, sont aussi le sujet de ses installations sculptées. Proches d’une esthétique hyperréaliste, ils sont envisagés grandeur nature, en plâtre, selon la technique du moulage avec laquelle l’artiste joue pour affirmer leur identité sexuelle.
Cet hybride convoqué est d’autant plus surprenant que Julie Faure-Brac renoue avec un langage absent de la création contemporaine, semblant ainsi poursuivre une généalogie de formes et de figures que les surréalistes, puis certains artistes des années cinquante, telle Germaine Richier, ont contribué à développer.
La métamorphose qui est à l’œuvre est une forme de continuité entre le naturel et le surnaturel, selon la notion antique de thaumata (« chose étonnante ») car il s’agit bien ici d’une rencontre entre le réel et l’imaginaire. Ces Humanimaux sont les esprits réincarnés des hommes morts de leurs violences, et la nature est là pour les protéger de leur destruction. On pense inévitablement à la quête utopiste de Jean Arp et Sophie Taeuber-Arp, qui pendant la Première Guerre mondiale, à Zürich, défendaient l’idée que seule la nature pouvait sauver l’homme de la folie de la guerre, et faisaient ainsi entrer dans leur répertoire formel des motifs organiques.
Les œuvres de Julie Faure-Brac s’intitulent Lape moi, Mate moi, des mots d’ordre ou invitations impératives qui soulignent la part sexuelle suggérée de manière omniprésente dans ses réalisations. D’autres, La rivière des morts ou Le lac des morts qui indiquent que ce travail regarde aussi du côté du symbolisme, des eaux troubles et noires de Böcklin et de son Ile des morts ou encore des visions nocturnes des peintures de Degouve de Nuncques. Une rencontre qui ne manquera pas de surprendre quand on sait que la jeune artiste affectionne la lecture de Sade, de Sacher-Masoch et de sa Vénus à la fourrure, soit la confrontation de mondes où les forces obscures expriment les pulsions du corps et de ses désirs. En exergue à son travail, elle aime citer cette phrase de Deleuze dans sa Présentation de Sacher-Masoch : « Il ne s’agit pas de croire le monde parfait, mais au contraire de « s’attacher des ailes », et de fuir ce monde dans le rêve. Il ne s’agit pas de nier le monde ou de le détruire, mais pas davantage de l’idéaliser ; il s’agit de le dénier, de le suspendre en le déniant, pour s’ouvrir à un idéal lui-même suspendu dans le phantasme. » C’est dans l’univers mystérieux de la forêt - qui lui est familier et appartient à son quotidien - que Julie Faure-Brac ancre les sources de son travail et qu’elle situe ses histoires de transmutation, là où ses êtres à la double identité incarnent à la fois Eros et Thanatos, le plaisir et la souffrance.



Valérie Da Costa

Texte de Gaël Charbau



Dessin avec le ventre



Au centre d’un paysage de collines hostiles, où les arbres semblent avoir été arraché comme de la mauvaise herbe, deux personnages debout, nus et à l’allure primitive. Entre eux, un arbre sans feuille dont les branches courtes se tordent dans un ciel transparent. De son tronc noueux coule un liquide blanc, que l’un des personnages accueille dans ses mains jointes. En dessous un marre est formée, elle baigne les individus jusqu’aux genoux. De part et d’autre, deux amoncellements de terre noire, de racines et de corps, coupés par les bords de la feuille. En attendant… 2006 (30X42cm) est à la fois inspiré d’En attendant Godot de Beckett, et d’une photo prise à Verdun en 1916 montrant deux soldats les pieds dans la boue.
Mais au fond, peu importe l’origine des dessins de Julie Faure-Brac, ils frappent d’abord l’imaginaire à la manière d’un fantasme, pour peu que l’on puisse ainsi reconnaître un fantasme : une scène, des personnages, une action, un affect dominant, et la présence symbolique d’une partie ou d’une fonction définie du corps. Ils sont presque toujours traversés d’insinuations érotiques (tour érigée bordée par de l’herbe – ou des poils, « cratère » remplit de liquide blanc, omniprésence d’orifices, de terre, de bouches, personnages qui urinent…

Dans Fissures, 2006, dont la composition relativement symétrique est comparable à En attendant…, deux personnages sont cette fois présentés de dos. Ils contemplent une source laiteuse qui longe les collines depuis la base d’un sapin jusqu’à un petit lac. Au premier plan, deux masses rocheuses nous séparent de la scène à la manière d’un rideau de théâtre. A mesure que je regarde ce dessin, je ne peux m’empêcher de comparer ces deux roches à deux « fragments » de cuisses, ouvertes, dont le centre (le sexe) serait en tension avec les personnages, le lac laiteux, la rivière, puis l’arbre plus loin. Dans cette hypothèse, il s’agirait d’un sexe de femme. Rien ne permet de le vérifier. Le dessin semble avoir été composé plan par plan, avec cette dimension suffisante laissée au hasard et à l’inconscient pour qu’apparaisse ce « monde-autre », cher à l’artiste, ce monde de projection que notre langage cherche à recoudre.

Le dessin, en particulier en noir et blanc, est certainement dans l’air, mais la pratique de Julie Faure-Brac est suffisamment inspirée pour passer au-dessus des tendances. Il s’agit d’un style de dessin quasiment sans ombre, souvent composé de petits traits immobiles, précis, à l’épaisseur uniforme. Dans les oeuvres avec « paysage » par exemple, ces petits traits occupent généralement l’espace comme le ferait une barbe de trois jours, poussant avec une obstinée régularité sur le support.
En ce qui concerne l’objet du travail, il est, me semble-t-il, exactement porté par la technique simple et épurée qu’utilise l’artiste : ce sont nos corps pleins de poils de cheveux et d’animalité que Julie Faure-Brac représente, notre trop-plein de corps, pas celui des magazines et des retouches, mais ce corps sauvage et fou, proche de l’animal, inscrit dans la nature, agissant avec la nature, fasciné par la nature, omniprésent même lorsqu’il n’est pas directement représenté.
Derrière l’apparente légèreté de la facture des images –on pense bien sûr au dessin d’illustration pour enfant, avec cette pointe de naïveté et de tendresse- c’est souvent une violence profane qui est en jeu. Julie Faure-Brac fouille les souches de récits fondateurs, qui croisent la figure de l’animal, de la sexualité, de la mort ou de la cruauté. Dans « les mangeurs de branches », par exemple, deux personnages pissent et pleurent en dévorant un arbre. On ne sait pas très bien si ils jouissent ou si ils souffrent.
Or c’est justement ce que l’artiste parvient le mieux à nous donner : le sentiment d’être témoin d’un culte dont les coutumes seraient intimement liées à la pratique du dessin lui-même, où les figures se plieraient non seulement à l’imaginaire et à la volonté de celle qui les crée,  mais aussi et surtout à la pulsion même du corps, bien réel, qui les dessine.

Gaël Charbau





Texte de François Quintin



Quelques mots sur une œuvre en devenir



J’imagine. Une salle noire. J’entre. Une image noire et blanche, format paysage, comme au cinéma. Des êtres à peine humains, trois ou quatre, dessinés au trait, se meuvent, indolents,  isolés, sur une île à peine plus grande que leurs gestes. Je m’approche. Les personnages s’animent de plus en plus, comme s’ils sentaient ma présence inopportune. Je suis saisi par la précision des mouvements, et la grâce des gestes. Très vite, les visages se déforment, les bras et les jambes sont pris de convulsions, les poils poussent, les sexes se métamorphosent, passant du féminin au masculin, ou inversement. Le bruit, les cris, les rythmes m’oppressent. Tout concourt à me faire fuir. L’œuvre me rejette. L’excitation montante des corps pris dans des tourments chamaniques attaque violemment les conventions sociales qui m’avaient pourtant amenées sereinement jusqu’à ce musée, viole ma bonne éducation urbaine, entache la représentation hédoniste et rassurante que je m’étais faite de ma sexualité.
Julie Faure-Brac est depuis longtemps attirée par ces rites de possession, cette proximité spectaculaire de l’extatique, du sacré et de la sauvagerie. Avec le danseur/chorégraphe Rachid Ouramdane, Julie Faure-Brac met en œuvre un vocabulaire grotesque de la démence, un inventaire improbable de la bestialité contenue ou réprimée qu’on aura crainte de reconnaître. Il y a dans ces Incantations la mise en crise des convenances, des barrières que la vie sociale impose arbitrairement, au nom d'une violence plus grande encore : les bonnes manières. Mais le désir à l’état brut est une matière hybride,  « transgenre » dirait-on. Le corps dans cette possession devient l’expression d’une scission. C’est le théâtre intime où l’épouvante et la jouissance se confondent, le lieu aussi du surgissement fragile de toute création. Georges Lapassade, philosophe, spécialiste des rites de possession, et membre fondateur du fameux Living Theater a dit à propos de la dissociation que la psychanalyse a tant cherché à traduire en terme de pathologie, qu’elle a été pour lui une ressource dans son travail d’ethnologie, mais aussi dans son esthétique du théâtre, et que « nous naissons dissociés [et] nous passons notre temps à construire et reconstruire notre identité. » Les Incantations de Julie Faure-Brac montrent un état de suspension, une île où des être sans identité sont la proie de cette mutation obsédante du corps par la grâce de notre seule présence, comme sous l'influence secrète de nos désirs muet.



François Quintin



 

dimanche 13 février 2005

Texte d'Elisabeth Lebovici



Autour de Julie



  Dans la forêt de sapins. L’œil de la caméra suit quelqu’un qui court, une silhouette humaine, qui n’est pas vraiment équipée pour la marche dans un bois  inhospitalier : elle est en chemise, je crois. Il s’agit d’une course-poursuite, même si la caméra interrompt parfois son élan pour se fixer sur des trous dans le sol accidenté, baignés d’un liquide blanc et opaque. La chasse se fait vite haletante, alors que la silhouette poursuivie se dédouble. L’une porte cravate et l’autre, me semble-t-il, pas - mais tout s’accélère et Paf ! L’être en chemise s’étale de tout son long, tête la première dans l’un des trous blancs. Il reste là, le visage enfoui dans la mare presque opaline, d’une blancheur iridescente. L’œil de la caméra s’approche : une excroissance blanchâtre sort du liquide.
Selon Julie Faure-Brac, l’auteure de cette (assez burlesque) vidéo de 3 minutes quarante, « Mandragores (2002)  est la métaphore du coït ». Je suis étonnée de rencontrer une aussi jeune artiste (elle est née en 1981), qui s’exprime en des termes aussi frontaux, dans un monde où l’on ne parle plus guère que de prévention, ou plutôt d’absence de prévention ; et encore ! D’autant que cette jeune artiste réitère dans tous ses autres travaux. Elle affirme son goût pour Sade, pour Sacher-Masoch –y compris, bien sûr, le texte célèbre de Gilles Deleuze le « présentant », pour Georges Bataille.
Dans la révision qu’elle inflige à la représentation de l’Amour et Psyché (Psyché, 2004) ses deux protagonistes, (au masculin et au féminin) débattent de la pertinence érotique des mots ou au contraire, de la prééminence du rapprochement et du toucher. Mais leurs arguments sont articulés par des mots, qui nous relatent leur échange. Julie Faure-Brac sait déjà que l’érotisme existe dans la parole, qu’il est engendré par une parole « fabuleuse », « c’est à dire impossible : ou plus exactement, les impossibilités du référent sont tournées en possibilités du discours, les contraintes sont déplacées » (1). La fable, pour Julie Faure-Brac, sous forme de ses courtes pièces vidéo, de ses dessins ou ses installations, s’inscrit ainsi en faux contre le système réaliste de l’art. Ce réalisme construit une esthétique, qui « imite » le monde et l’offre de cette façon au jugement, qui peut alors glisser progressivement sur le terrain de la morale.
Si le château de Silling, dans lequel les quatre libertins des 120 journées de Sodome s’enferment avec leur sérail, se situe au plus profond de la Forêt Noire, c’est bien pour neutraliser toute interférence avec ce monde-là. Et c’est aussi dans une forêt, noire d’obscurité et solarisée de deux feux automobiles, que Julie Faure-Brac situe le lieu de son récit : « la forêt où je me suis pendue » (2004). Pendue, non perdue, vous avez bien lu. Son autarcie sociale rameute à la fois le spectre de la Mandragore (« quelque chose va sortir de toi, de ta posture fâcheuse, pendu…/ et tomber dans la plaie de la terre ce trou béant) et l’image fantomatique d’un monde où « je » ne suis plus, Plutôt que d’un témoignage, Julie Faure-Brac prenant congé de soi-même, manie la tradition littéraire d’un érotisme hétérosexuel peu traité aujourd’hui, où l’on débat plutôt de l’identité – du « genre --des êtres sexués et moins de leurs rapports. Et surtout pas de leur métamorphose, lieu des transmutations de matières en images.
C’est ce monde-là, fantastique, mythique, hors du temps et en dehors du monde (et pourtant ?) qu’évoque l’installation que projette Julie Faure-Brac pour le F.R.A.C. Champagne-Ardenne.  Dessinés en grand sur les murs, ses « Humanimaux », au corps sexué d’humain et à tête de sanglier vous fixent  les yeux dans les yeux. Les demi divinités baignent dans une mer de tranquillité et leur placidité s’oppose au tas de terre et de trous, qui représente l’effet du chaos et des déflagrations guerrières d’où restent quelques flaques blanches. C’est le tas des humains. Ici, leurs dépouilles se liquéfient. « Les hommes morts se transforment en lait, source de vie, explique Julie Faure-Brac, et sont recyclés par les humanimaux qui viennent les laper. Ainsi tout est en boucle», rajoute-t-elle. Il n’est pas anodin que dans cette cosmogonie, la vie passe par la langue.


  Elisabeth Lebovici


(1): Roland Barthes, Sade Fourier Loyola, 1971, Seuil, coll. »Points », 1980, p 41